Pour un premier cadrage
 
A des oreilles du XXIème siècle encore pleines des échos tragiques cambodgiens, yougoslaves ou rwandais, le mot "épuration" résonne de manière inquiétante. Mais il en va des mots comme des pratiques sociales : leurs sens vivent et évoluent. A l'automne 1944, l'épuration apparaît dans tous les discours comme une exigence primordiale de justice. "Epurons", répète " La Nouvelle République", le quotidien qui vient de se créer à la place de " La Dépêche du Centre", collaboratrice -et, avec une posture délibérément gaulliste, ce n'est pas le journal le plus radical. Les Comités locaux de Libération les plus activistes, relayés par les publications des mouvements résistants, multiplient les accusations de celles et ceux dont le châtiment doit assurer la régénération de la Nation -et il faudra y regarder de près pour comprendre ce qui motive en profondeur cette aspiration.
A gauche: début d'un article de La Nouvelle République (septembre 1944). L'article signé "NR" exprime la ligne alors gaulliste du journal sur la "nécessaire indulgence" 
 
A droite , extrait du premier Bulletin Officiel de la Région d'Orléans (haut de la page 2) le 24 août 1944: l'épuration y apparaît comme tâche primordiale que la puissance publique entend fermement se réserver.
     La présente étude s'attachera, à partir d'un recensement aussi exhaustif que possible, compte-tenu des sources disponibles :
           -à saisir la diversité des mesures d'épuration dans le Loir-et-Cher,
           -à mesurer ce que fut la collaboration  dans ce département, sans oublier que le pluriel serait ici aussi plus adapté,
           -à observer, plus généralement, les comportements sociaux qui ont marqué la période post-Libération.
 
     Naturellement, le verbe "essayer" devrait précéder l'énoncé de ces trois tâches…
La possibilité d'accéder aux archives publiques -et peut-être aussi la volonté de le faire- a permis plusieurs études régionales ou départementales universitaires de valeur. On retiendra ici, mais ce n'est pas la seule, le livre de Marc Bergère, tiré de sa thèse, dont la lecture est vivement recommandée: "Une société en épuration- Epuration vécue et perçue en Maine-et-Loire. De la Libération au début des années 50" (Presses Universitaires de Rennes). Sa méthodologie est ici largement sollicitée.
Le livre pionnier de Peter Novick ("L'épuration française - 1944-1949"- Ed. du Seuil - 1985), traduit en Français 17 ans après sa première parution en Anglais, est fondamental, même si ses approches peuvent être maintenant nuancées. Enfin, l'ouvrage collectif dirigé par M-O Baruch signalé plus haut est indispensable.
  
     Si l'on veut éviter le bavardage idéologique, il convient de commencer par restituer les données de l'épuration et cela passe aussi par les chiffres. Les sources disponibles sont judiciaires et administratives.
    
     Dans la sous-série 7 U des Archives Départementales du Loir-et-Cher (ADLC), figurent les minutes des jugements en Cour de Justice (7 U 2/11) et les Procès-verbaux des Arrêts en Chambre Civique (7 U 2/1) -les dossiers de jugements restant inconsultables. Ces deux tribunaux ont fonctionné jusqu'en octobre 1945 et les derniers inculpés loir-et-chériens ont été jugés par la Cour de Justice et la Chambre Civique d'Orléans, dont les décisions sont adressées au Préfet du Loir-et-Cher et figurent dans 1375 W 130.
     La sous-série 1375 W fournit l'essentiel des données concernant l'occupation, la collaboration et l'épuration. En particulier, les cotes 1375 W 127 à 131, 134 à 139, 140 à 162 ("dossiers individuels"), 163 à 165 ("dossiers classés sans suite"), 170 à 172, permettent d'approcher les mécanismes d'épuration à travers les comptes-rendus de réunions, les correspondances entre Comités de Libération et autorités administratives, les listes d'internés, les rapports de police, les enquêtes de gendarmerie.
 
     Les publications, série PER, donnent des indications d'opinion indispensables (quotidiens comme La Nouvelle République, hebdomadaires ou périodiques, entre autres Le Patriote, Le Carillon Libéré, MLN-Blois, Le Travailleur ...)

 
     On trouvera prochainement sur ce site les tableaux récapitulatifs des épurations -le pluriel est ici nécessaire- à partir desquels pourront s'organiser les commentaires. D'ores et déjà, figure ci-dessous le plus facile, c'est à dire le résumé des décisions judiciaires. Mais ces dernières, on le verra, sont loin d'épuiser le phénomène d'épuration. Elles ont toutefois masqué, aux yeux mêmes des contemporains, les autres formes d'épuration (extra-judiciaires comme les tontes publiques, internements administratifs, confiscation de profits illicites, évictions et déplacements professionnels, interdictions de séjour, et, plus généralement, toutes les stigmatisations sociales souvent étendues aux familles. A suivre.
Bref résumé des verdicts en Cour de Justice et en Chambre Civique
 concernant les habitants du Loir-et-Cher
entre octobre 1944 et septembre 1946 (les procès de 1946 se sont tenus à Orléans)
tableau établi à partir de: ADLC 7 U 2/1 et 2/11 (1375 W 130 pour les audiences d'Orléans) - Archives du Loiret: 232 W 53576 A et 232 W GF 3968 B
(tableau mis à jour le 14/12/2010)
 
Comparution en :
Verdicts
 
Cour de justice
Chambre Civique
total
acquittement
Prison/Réclusion
Travaux Forcés
Mort
Dégradation
nationale
Amendes /
Confiscation
Interdiction
de séjour
Hommes
(a)
203
213
416
86
20,7%
 
132
65 %
(2)
23
11,3% (2)
325
79,3 %
(1)
122
30 %
(1)
63
15,5 %
(1)
Femmes
(b)
108
256
364
77
21,1%
 
79
73,1 %
(2)
2
1,9 %
 (2)
292
80,2 %
(1)
83
22,8 %
(1)
68
18,7 %
(1)
Total
(c)
311
(d)
469
(e)
780
163
20,9%
 
211
67,8 %
(2)
25
8%
(2)
617
79,1 %
(1)
205
26,3 %
(1)
131
16,8 %
(1)
(a)    6 hommes ont comparu devant les deux juridictions
(b)   3 femmes ont comparu devant les deux juridictions
(c) 771 personnes ont été jugées, parmi lesquelles 9 devant chacun des deux tribunaux (ce qui explique le total de 780 procès)
(d) dont 36 à Orléans après la fermeture de la Cour de Justice de Blois
   (e) dont 37 à Orléans après la fermeture de la Chambre Civique de Blois
 
(1)- pourcentage par rapport au nombre de procès
(2)-pourcentage sur les comparutions en Cour de Justice (seule à pouvoir prononcer ce type de verdict)
 

 (les différentes sanctions sont cumulables. Ce tableau ne tient pas compte des procès en appel et des remises de peine accordées par les lois d'amnistie ou les mesures de grâce individuelle)

     En acquittant 20,9 % des inculpés, les Cours loir-et-chériennes ont été légèrement moins indulgentes que la moyenne nationale (21,4 %). On observe aussi un taux de procès engagés supérieur dans le Loir-et-Cher : 3,2 pour 1000 habitants contre 3,1 dans l'ensemble (population au recensement de 1946). Pour confirmer cette relative sévérité, on comparera les taux (pour 1000 habitants) de verdicts de culpabilité : 2,6 dans le département contre 2,4 en moyenne nationale. Quant à la "dégradation nationale" qui sanctionnait le crime nouvellement défini d' "indignité nationale", elle a frappé 8 inculpés sur 10 -et ce n'était pas une peine mineure puisque le condamné perdait toute qualité de citoyen, du droit de vote à la possibilité de travailler dans une fonction publique et dans beaucoup de fonctions privées, les ex-fonctionnaires perdant de surcroit leur droit à pension. On vérifie ainsi que l'indulgence extrême ressentie et dénoncée par les mouvements résistants, et, au-delà (sans doute mais cela reste à vérifier), par une grande part de la population, a été plus une représentation qu'une réalité. Ce sentiment d'impunité s'est nourri d'une frustration provoquée par les grâces, commutations de peine et finalement amnisties: un seul condamné à mort, par exemple, a été exécuté sur les 25 peines capitales prononcées.  Il a enfin été renforcé par une assez grande ignorance; en dépit des efforts des autorités préfectorales pour les faire connaître, des réalités de l'épuration: un numéro spécial du journal "La Nouvelle République" fournit ainsi, dans les années 90, un nombre erroné de procès en Cour de Justice (127 au lieu des 311 réellement tenus -ou 275 à Blois même).
 
(les données nationales sont tirées de Novick, "L'épuration française..." déjà cité (en particulier, son Annexe E)
     Avant d'entrer plus avant dans le détail de l'épuration, il est bon de noter que son impact sur la population a été d'autant plus grand qu'étaient poursuivies ou écartées des poursuites des personnes connues des communautés villageoises. La carte ci-contre répartit les procès en Cour de Justice et en Chambre Civique par communes: près de la moitié (42 %) sont concernées, ce qui donne la mesure de l'ampleur du phénomène. 7 cantons sur 24 seulement fournissent un nombre infime d'inculpés (moins de 1 pour 1000 habitants -Savigny, Saint-Amand, Ouzouer-le-Marché, Neung-sur-Beuvron, Morée, Mondoubleau, Lamotte-Beuvron).  A l'opposé, 5 cantons comptent plus de 3 procès pour 1000 habitants (Vendôme, Romorantin, Montrichard, Mennetou, Blois-Ouest), la ville de Blois à elle seule comprenant 169 inculpés (près de 22 % des procès pour 11 % de la population départementale) .
 
     Il faudrait pouvoir mettre tout cela en regard d'une autre carte, celle de l'occupation allemande. Les troupes ennemies n'ont pas stationné de manière constante ou prolongée dans chaque commune et la proximité de l'occupant joue évidemment un rôle majeur dans les faits de collaboration. Il n'existe pour l'heure aucune synthèse pour le Loir-et-Cher qui prenne en compte les 4 années d'occupation, en dehors des chefs-lieux et des camps. En attendant qu'elle soit établie, ne cédons pas à la tentation de déduire mécaniquement une carte de la collaboration de la carte ci-contre.